« Gras, salé et sucré | Page d'accueil | La Chine peut trembler »

15.08.2008

La fin de la fin de l'Histoire

georgie.jpgTout le monde a entendu parler de la théorie de Francis Fukuyama selon laquelle la fin de la Guerre Froide et la victoire finale des Etats-Unis sur l’URSS marque la victoire définitive de la démocratie libérale qui serait l’ultime étape de l’Histoire de l’humanité. Cette ultime étape annoncerait l’avènement d’une paix perpétuelle car tous les peuples et pays se joindraient à ce consensus sur la supériorité de la démocratie libérale et comme les vraies démocraties libérales ne se font pas la guerre, on assisterait à la fin des affrontements tels que l’humanité en a connu depuis des siècles et des siècles.

Cette thèse est un mythe dont Fukuyama lui-même est revenu il y a déjà bien longtemps. Les seuls qui continuent encore à y croire sont les pacifistes européens post-nationaux, défenseurs de la « communauté internationale » et du mode multipolaire, bien protégés par le dispositif de sécurité américain. Pour ne parler que des guerres de grande envergure, depuis la supposée fin de l’Histoire, nous avons eu la guerre du Koweït (moins de 3 ans après la chute du Mur de Berlin), la guerre de Yougoslavie et son prolongement, la guerre du Kosovo, la guerre contre le terrorisme (attentats du 11 septembre, de Madrid et de Londres et guerres d’Afghanistan et d’Irak). Malgré cela, beaucoup sont encore persuadés de vivre dans un monde post-national pacifiste où les dépenses militaires ne seraient que du gaspillage, où la « communauté internationale » et les organisations internationales seraient les outils privilégiés de résolution des conflits (on ne dit plus guerre désormais, on dit conflits, situations, oppositions, affrontements…ce qui montre bien la volonté de faire entrer la réalité dans un schéma pacifiste pré-décidé), où les ONG et les manifestations d’opinion auraient plus de poids que la diplomatie à long terme des Etats appelés à se dissoudre dans la « société civile ».

Pour en revenir, peut-être manquait-il l’entrée en scène d’un acteur, celui-là même qui avait permis l’avènement de la théorie de cette fin de l’Histoire par sa chute, la Russie. La guerre en Géorgie (parce qu’il faut appeler un chat un chat) marque le retour plein et entier de l’ours russe dans l’Histoire. Voilà, le premier enseignement de cette guerre, la Russie décomplexée, consciente de ses intérêts nationaux est de retour dans le « Grand Jeu » qui réunit désormais tous les acteurs de poids du monde. L’Histoire reprend ses droits après une fausse parenthèse de vingt années et il faudra bien que la pacifiste Europe le comprenne et l’intègre.

Mais cette guerre en Géorgie n’est pas que cela. Cette guerre est aussi et tout d’abord un pari hasardeux du président géorgien. En profitant de la trêve olympique pour tenter de rétablir l’autorité de son gouvernement en Ossétie du Sud, le M.Saakachvilli ne s’attendait pas à une telle réaction de la Russie mais surtout, espérait bien plus de soutien de la part des Etats-Unis et de l’Europe. C’était sans compter sur le besoin vital américain d’un soutien russe sur la question iranienne qui pèse finalement bien plus lourd que la situation géorgienne. C’était sans compter également sur le fait que l’Europe n’est pas une puissance militaire et que les pays qui la composent ne sont pas prêts à payer un quelconque prix du sang pour une région du fin fond du Caucase, même si cette région est une route pétrolière et gazière stratégique car alternative à la Russie. Son soutien à la Géorgie est valable tant qu’il s’agit de soft power. Il suffit de voir avec quel empressement, le président français, véritable ministre des Affaires Etrangères de l’Europe sur ce coup-là, est allé à Moscou s’assurer, sous couvert de cessez-le-feu, d’un accord diplomatique épargnant l’Europe d’un changement de position russe à son égard.

Au final, M.Saakachvilli a perdu sur tous les tableaux avec son armée détruite et cantonnée dans ses baraquements, un pays encore aujourd’hui occupé et amputé concrètement de ses deux provinces séparatistes (dont le sort sera débattu ultérieurement) et surtout ayant perdu son crédit à l’intérieur et son soutien en Occident en apparaissant comme l’instigateur de la guerre. Il a par la même occasion définitivement décrédibilisé la candidature de son pays à l’OTAN, qui si elle avait été effective, aurait entrainé les Alliés dans une guerre avec la Russie.

Cette guerre est aussi le retour de bâton du Kosovo et de sa reconnaissance par 45 états dont 27 membres de l’Union Européenne et les Etats-Unis, reconnaissance contraire au droit international (résolution 1244 du Conseil de sécurité de l'ONU), aux engagements du camp occidental envers la Serbie et son allié russe. La Russie avait d’ailleurs mis en garde les occidentaux en affirmant que cette reconnaissance serait un précédent valable pour l’Ossétie et l’Abkhazie, ce qui n’a pas tardé. Lorsqu’on bafoue les principes et les règles que l’on essaie d’imposer et de faire respecter aux autres nations, il ne faut pas s’étonner qu’on en paie un jour le prix.

Cette guerre est aussi un triple avertissement envoyé de la part des Russes. Tout d’abord un avertissement à ses anciens pays satellites pour leur signifier que la Russie n’entend pas jouer que de l’arme énergétique pour maintenir ses intérêts dans son étranger proche. La solution d’une intervention armée est toujours possible et n’effraie pas plus que cela les dirigeants russes. La Russie veut bien d’une émancipation des pays proches mais ne veut pas les voir basculer dans le camp américain unilatéralement surtout lorsque les américains cherchent à en faire des points d’appui pour encercler la Russie. Sur ce point, il semble que la Russie se soit bien fait comprendre : l’Ukraine, le principal pays visé par l’avertissement, n’a pas réagi pendant ces jours de crise.

L’avertissement est également destiné au monde occidental, à commencer par les américains. La Russie leur a signifié qu’elle ne se laissera pas imposer une situation géopolitique défavorable à ses frontières ni se laisser évincer du Caucase sous prétexte de démocratisation de ses anciens satellites. Elle vient de démontrer qu’elle peut également s’appuyer sur les peuples contre les gouvernements (empruntant la tactique américaine des révolutions colorées) pour faire basculer des régions entières dans son camp. Cela est valable en Géorgie mais pas uniquement. La Russie signifie par la même occasion que l’élargissement de l’OTAN, presque toujours suivi d’un élargissement européen à ses anciens satellites est peut-être une stratégie intelligente pour contenir le retour de la puissance russe et raccrocher ses pays à l’Occident mais que cela pose la question aux pays occidentaux de savoir s’ils sont prêts à en assumer toutes les conséquences y compris l’affrontement avec la Russie pour défendre des pays certes démocratiques mais impulsifs. Question à laquelle l’Europe répondra non sans aucun doute : quand à l’Amérique, l’avenir nous le dira mais je doute qu’elle prenne le risque de se fâcher avec la Russie alors que des sujets bien plus importants sont sur la table (Iran, Syrie, Israël, Afganistan…) et que d’autres se profilent (Chine).

Et enfin, le dernier et le plus important avertissement est destiné aux Européens. Il est également le moins évident. Malgré les apparences, beaucoup de conflits latents existent avec la Russie. L’Europe cherche à diversifier et sécuriser ses sources d’approvisionnement énergétiques pour dépendre beaucoup moins de la Russie. La Géorgie constituait une option importante, les russes ont signifié qu’ils pouvaient y mettre fin s’ils le voulaient. Déjà après la signature début juillet entre la République tchèque et les Etats-Unis d’un accord pour l’installation de radars, D.Medvedev avait déclaré « Il est évident qu’après cette signature, une nouvelle phase commence ». Les russes ont signifié avec cette guerre que l’option militaire était toujours possible si la Russie juge ses intérêts menacés, comme une invitation pour la Vieille Europe à mettre le holà à la dérive atlantiste de la Nouvelle Europe. Et plus largement, l’Europe discute actuellement des objectifs du partenariat UE-Russie qui doit être renouvelé. Beaucoup de pays de la Nouvelle Europe mais également un certain nombre de la Vieille Europe (GB et peut-être Allemagne) voudraient que les conditions et les objectifs soient durcis contre la Russie. La Russie vient donc de faire valoir un argument de poids dans les discussions et les négociations qui vont s’ouvrir dans les mois qui viennent rappelant que si l’Europe veut jouer un rôle d’Europe puissance, il faudra qu’elle y mette les moyens et en paie les conséquences. Elle ne peut pas être un nain géopolitique et se comporter comme un géant. D’ailleurs, la réaction européenne (le président français est venu comme un médiateur, non comme un acteur, n’offrant que de l’aide humanitaire et une conciliation qui préserve surtout les intérêts russes) montre bien que le message a été entendu d’une partie d’une partie des pays européens. Mais la signature hier, du projet d’accord entre la Pologne et les Etats-Unis sur le déploiement du bouclier anti-missile sur le territoire polonais qui a vocation à protéger contre les Etats voyous (Iran) et qui sera également un bouclier antirusse, vient de relancer la division de l’Europe. La Pologne a négocié son accord contre l’installation de missiles Patriot et du financement de la modernisation de son armement ; d’ailleurs le 1er ministre polonais l’a reconnu lui-même : « Nous avons franchi le Rubicon » en précisant que cet accord prévoyait un engagement mutuel des deux pays a venir en l’aide de l’autre en cas de problèmes.

Ce conflit russo-géorgien ouvre beaucoup de questions sur une partie de l’avenir des relations internationales. Pour le moment, la Russie défie l’Europe, les Etats-Unis viennent de marquer un point et l’Iran ne pourra que se réjouir de la division de des européens et de la faiblesse de leurs réactions. Espérons simplement que cet épisode fasse comprendre aux européens que ce sont des questions sérieuses (pas simplement de savoir si on met une banderole sur l’Hôtel de Ville, de discourir si un président doit ou non rencontrer le dalaï-lama, se rendre ou non à une cérémonie olympique, recevoir ou non un Khadafi, un El-Assad ou parler ou non des Droits de l’Homme à chaque visite à l’étranger) et qu’il s’agit aussi notre sécurité énergétique, politique, militaire, nationale qui se discute et s’obtient bien souvent contre des acteurs et pas seulement avec.

Commentaires

Je vous recommande la lecture de "Vous aurez la guerre", du jeune doctorant en histoire toulousain Loïc Lorent, qui établit une analogie entre les Accords de Munich en 1938 et le pacifisme européen actuel.

Par ailleurs, au sujet de Fukuyama, même s'il a nuancé sa thèse optimiste, il a néanmoins qualifié les attentats du 11 septembre de réaction d'arrière-garde à la modernité qu'incarne la démocratie libérale. Et il avait raison : même s'il a pêché par optimisme, la démocratie libérale est le moins mauvais des systèmes politiques. Elle doit donc triompher.

Enfin, le conflit russo-géorgien prouve la nécessité des Etats-nations, et surtout de nations politiquement et culturellement homogènes. Il pose la question, à terme, du redécoupage des frontières sur des bases nationales.

Cela dit, excellent billet ! ;-)

Ecrit par : Criticus | 15.08.2008

Je suis d'accord que les questions des frontières issues de la fin de l'URSS mais aussi de la colonisation sont des plaies ouvertes et qui ne pourront être refermées que par de nouvelles guerres malheureusement.
Mais au-delà de la question des Etats-nations ou des frontières ou même de la théorie de Fukuyama, c'est surtout le problème de l'Union EUropéenne qui est un géant commercial mais un nain militaire et cela se fait ressentir dès qu'il y a le moindre conflit. La Géorgie est certes loin de chez nous (de la France) mais si on se place au niveau européen, c'est également notre étranger proche, encore plus proche qu'il nous approvisionne en pétrole et gaz. Et donc, c'est un scandale tout simplement que l'UE ne soit qu'un spectateur (ou au mieux un médiateur) dans ce type de conflit alors qu'il nous concerne au premier plan et est même dirigé contre nous sur certains points.
Mais bon, pas surprenant quand il y a encore des gens en France qui sont prêts à proposer d'échanger un 2ème porte-avion contre une augmentation de salaires des proches (n'y voyez pas de l'anti-ségolénisme primaire, j'utilise simplement cette exemple parce qu'il ne semble symbolique de ce courant de pensée et des dispositions mentales d'une large partie de l'Europe).

Ecrit par : Niko | 16.08.2008

Excellent billet en effet. Je suis d'accord pour dire que l'Europe doit réfléchir à sa relation avec la Russie. Mais elle doit aussi réfléchir à son partenariat avec les Etats-Unis et notamment au devenir de l'OTAN. A quoi sert ce machin hérité de la guerre froide ??

Ecrit par : Malakine | 18.08.2008

Ecrire un commentaire